LA DISPERSION

A ZARA, les années 1916 et 1917 furent relativement paisibles et pour cause ! La population Arménienne était presque entièrement décimée. Quelques rares familles, momentanément protégées, ont pu préserver leur intégrité. Il restait essentiellement des orphelins qui n'avaient pas de quoi se nourrir et qui vivaient misérablement.

Meguerditch avait quitté son protecteur et patron turc appelé à l'armée. Il sera recueilli par sa tante Marinos, chez qui se trouvait déjà son frère Ohanès. Afin de les mettre en sécurité et leur permettre de s'éduquer, il fut décidé de les placer dans une Institution caritative à Sivas.

Sivas est distant de 70 km qu'il faudra parcourir à pied, dans une contrée inconnue, par des chemins de montagne, dans l'insécurité permanente. Ils se s'étaient jusqu'alors jamais éloignés de leur village. Comme on peut l'imaginer, c'est avec l'appréhension du danger imminent qu'ils se mettront en route, tout deux, seuls. Ils étaient âgés de 12 ans et de 10 ans. Avec peu de vivres, en dormant au bord des chemins, avec la crainte de faire des mauvaises rencontres, ils atteignirent d'abord le village où habitait leur tante Soghomen (épouse de leur oncle Ohanès), à une trentaine de kilomètres de ZARA. Là, ils se reposeront, sous une tendre protection. Hélas, au bout de quelques jours, ils devront repartir et quitter à regrets l'affection de leur tante.

Sivas sera enfin atteinte, un soir à la tombée de la nuit. Ils n'ont pas d'adresse où se rendre. Perdus dans la grande ville, ils ont froid, ils ont faim, ils sont inquiets. Après des heures d'errance, ils rencontrèrent un Turc bienveillant qui les accompagna à une Mission Protestante. Enfin, secourus, ils seront nourris et reprendront des forces.

Ils restèrent six mois dans cette Mission, puis ils furent dirigés vers le Collège Américain de Sivas transformé en orphelinat. Ils y restèrent jusqu'en 1922. Les enseignants et le personnel de cet établissement étaient, pour la plupart, Arméniens.

Meguerditch et Ohanès retrouvèrent en ce lieu des camarades et voisins de chez eux ; en effet, beaucoup d'orphelins de ZARA s'y trouvaient déjà, d'autres y seront conduits plus tard. Les plus âgés d'entre eux travaillaient à l'extérieur de l'établissement. Ainsi, Meguerditch était apprenti chez un cordonnier.

Au cours de l'année 1918, Tourvanda retourna à ZARA, avec Krikor et Baïdzar. Sa mère, dont le mari avait perdu son emploi, ne pouvant plus les héberger et subvenir à leurs besoins. Seul Kaloust restera quelques temps encore chez sa grand-mère. Cette année là, Baïdzar, l'unique fille, décèdera de maladie. Elle était âgée de quatre ans.

Fin 1918, la guerre s'achève, mais la situation des rescapés ne s'améliore pas. Tourvanda, n'ayant plus suffisamment de ressources financières, se trouva dans l'obligation de se séparer de Krikor. Lui aussi sera placé à l'orphelinat de Sivas. Mais, ne supportant pas la claustration et la discipline, il s'en échappait, quelques jours après son admission, pour tenter de regagner son village.

Ne connaissant pas du tout le chemin du retour il s'égarait et, pour se nourrir, chapardait sur des étalages de marchands ou dans des jardins. Un jour, alors qu'il cueillait du raisin dans une vigne, il fut saisi par des garnements musulmans qui le maltraitèrent et voulurent le pendre. Il fut sauvé, grâce à l'intervention d'un adulte turc, alors qu'il avait déjà la corde au cou. Lorsqu'il retrouva ZARA, il était dans un piteux état. Après avoir été réconforté et en même temps sermonné, il sera rapidement reconduit à l'orphelinat.

Dans cette tourmente, la dislocation des familles était inévitable. Cependant, si certains. gardaient l'espérance d'une réunification familiale dans des jours plus cléments, pour bien de foyers la destruction fut implacable.

Les forces cruelles du destin s'acharnèrent sur la famille AGHADJANIAN. Les proches de ALEXAN, sans nouvelles de lui après son départ dans la clandestinité, ne pouvait que présager le pire, son assassinat ; aboutissement le plus probable dans les circonstances du moment. ZARMAN, sa femme, éprouvée et désemparée par ce malheur, consentit, afin d'échapper à la Déportation et de sauver ses deux enfants MANIA et VAHé, à épouser un Turc. Mais ce dernier fut rapidement mobilisé pour aller combattre sur le front russe.

Sans moyens de subsistance, ils vécurent, tous trois dans le dénuement le plus complet et dans une immense détresse. Les privations et l'accablement porteront gravement atteinte à la santé de ZARMAN. MANIA, un matin en se réveillant, aura la douleur de constater le décès de sa mère, étendue auprès d'elle, morte dans la nuit. VAHé, le petit enfant, était tendrement enlacé à sa maman.

En quelques semaines tout avait basculé dans la tragédie. De l'insouciance enfantine et de la protection d'un tendre foyer, MANIA et VAHé se trouvaient subitement projetés dans un monde impitoyable et inhumain. L'ignominie fut atteinte par la cupidité révoltante des voisins musulmans. Ils s'abattirent, avec toute leur animalité, dans cette pauvre maisonnée où le corps de la mère était encore présent, pour piller les maigres biens. Sans égards pour les enfants éplorés. Tout ce qui ne put être emporté fut détruit et la maison dévastée, laissant deux petits orphelins dans l'indigence et dans un état d'abandon total. Deux orphelins qui, désormais, erreront dans les ruelles de ZARA, en quête de nourriture et d'un peu d'affection.

Hélas, les événements tragiques en cours ne permettaient plus la générosité. Les hommes, époux, pères, frères aînés, ceux qui assuraient l'existence matérielle ayant disparus, les "tonirs" [1] étaient irrémédiablement éteints.

MANIA avait six ans, VAHé deux ans. Il n'y avait plus aucun parent qui puisse les aider. Leur plus proche parenté demeurait à SIVAS, leur cousine AROUSSIAG AGHADJANIAN. Une voisine de MANIA, compatissante à tant de souffrance, lui conseilla un jour d'aller retrouver cette cousine.

Dans cette période, l'aspiration de nombreux rescapés de ZARA était de s'enfuir vers la grande ville où ils espéraient être secourus par des organisations humanitaires étrangères. Avec toute sa pureté et innocence juvénile, MANIA voulut s'intégrer à l'un de ces groupes en partance pour SIVAS. Mais ces groupes qui se composaient essentiellement de femmes, veuves pour la plupart, seules ou avec enfants, n'acceptèrent pas ces deux orphelins.

MANIA et VAHé furent rejetés brutalement. Les cœurs de ces femmes s'étaient refermés, endurcis par l'effroyable tragédie. Dans leur sentiments meurtris tout apitoiement avait disparu. Toute leur énergie était tournée instinctivement vers un repli sur soi, toutes leurs facultés axées vers un seul but, survivre. Ces deux gamins, dont l'un en bas âge, risquaient de contrarier leur marche.

Néanmoins, MANIA, avec désespoir mais ténacité, s'accrocha à ce groupe. Il n'y avait pas d'autre issue pour elle. N'ayant aucune notion d'itinéraire, elle risquait de s'égarer dans cette immensité. Tirant son petit frère par la main, le portant sur elle lorsqu'il était épuisé, elle suivait à bonne distance du groupe. Lorsqu'ils s'en rapprochaient, ils étaient molestés ou refoulés par des jets de cailloux.

Le trajet dura plusieurs journées, par des sentiers de montagne s'écartant des villages afin d'éviter d'attirer l'attention des brigands ou de quelques musulmans qui n'auraient pas manqué de leur faire subir des violences.

Sans aucune nourriture, buvant l'eau des ruisseaux, exténué par une marche inhumaine pour un petit enfant, VAHé, déjà fragilisé par l'absence de soins et d'amour maternel, ne pourra résister bien longtemps. Une nuit, il s'endormira pour toujours, victime de la barbarie des hommes.

Malgré sa douleur et son chagrin immense, MANIA, seule dans sa triste solitude, poursuivit son chemin. Terrorisée par les nuits sombres, blottie dans les rochers, restant éveillée en épiant le groupe afin qu'il ne disparaisse pas. Elle suivait furtivement, pas à pas, le visage noirci de larmes séchées, abandonnée de tous, vers l'inconnu incertain et effrayant.

Après tant d'épreuves cruelles, le hasard et sa destinée lui avaient permis de survivre et d'atteindre SIVAS. Mais, c'est une enfant en haillons, couverte de crasse, affamée et meurtrie qui fut accueillie par sa tante.

AROUSSIAG, avec une affection toute maternelle, lui prodigua les soins nécessaires pour la rétablir dans son intégrité physique et psychique. Dans cet entourage familial de douceur et d'amour, MANIA retrouva peu à peu vitalité et sérénité avant d'être placée à l'orphelinat. Cependant, les évènements douloureux qu'elle avait vécus resteront gravés de manière indélébile dans sa mémoire.

GULIZAR ARABCHIAN, après l'assassinat de son mari, avait épousé un Turc très riche habitant une localité voisine. Polygame, il avait déjà quatre épouses. Cette union qui engendra un fils fut de courte durée. Accusée de vouloir soutenir matériellement ses propres enfants, sur instigation des autres épouses qui la jalousaient, elle se trouva en disgrâce et fut mise en demeure de cesser de revoir ses enfants ou de partir.

Elle décida de rejoindre ses trois enfants et de quitter cet homme. Cette décision fut pénible et douloureuse car elle dut lui abandonner son dernier fils. Cet enfant de mère arménienne, traité de "gavur" subira des vexations et connaîtra les pires difficultés tout au long de son existence[2].

GULIZAR mourra à TOKAT où elle s'était réfugiée. VARTANOUCH et ses deux frères seront placés dans les orphelinats de SIVAS.

 


[1] Fours creusés dans les sols des maisons

[2] Sa descendance, totalement turquifiée et islamisée, vit encore aujourd'hui en Turquie et notamment à ZARA. D'ailleurs, certains habitants de cette région ont le souvenir d'avoir eu une grand-mère ou une mère d'origine arménienne. Tel, par exemple, la sœur de Sahag SARKOSSIAN (François le coiffeur) qui avait épousé un Turc.